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L'histoire d'un des plus grands affrontements industriels des temps modernes, qui résonne aujourd'hui avec la nouvelle définition du pouvoir. 
25.11.2018
Planet Stories
QUAND LA "GUERRE DES COURANTS" ÉLECTRISAIT L'AMÉRIQUE
Stories #4
Edison vs Tesla

Nous sommes le 6 août 1890, à la prison d’Auburn, dans l’État de New York, et William Kemmler attend son exécution. 

Coupable d’avoir tué sa femme, le condamné a le douteux privilège de tester un engin novateur, bientôt appelé à remplacer la potence : la chaise électrique. 

Mais Kemmler ignore que la conception de ce sinistre appareil est liée à une lutte industrielle titanesque entre deux des plus grands entrepreneurs américains de l’époque, Thomas Edison et George Westinghouse. 

Une lutte qui entrera bientôt dans l’Histoire sous le nom de Guerre des courants

QUE LA LUMIÈRE SOIT

Celle-ci début quelques années plus tôt. En cette année 1878, la grande Exposition Universelle ouvre ses portes à Paris, et la Ville Lumière n’a jamais autant mérité son nom. 

La nuit, d’imposantes installations de plusieurs mètres de haut illuminent la place de l’Opéra, permettant d’y voir comme en plein jour. Il s’agit de lampes à arc électrique, qui commencent tout juste à être installées en milieu urbain. Le dispositif fait forte impression sur Thomas Edison, venu exposer un mégaphone et un phonographe de sa conception.

Lampes de l'Opéra

Aussi impressionnantes soient-elles, ces lampes gigantesques ne peuvent être utilisées qu’en extérieur. 

Edison commence alors à chercher une manière sûre et efficace d’apporter la fée électricité à l’intérieur de chaque foyer américain.

Fraîchement rentré aux Etats-Unis, il effectue un premier pas avec la conception de la toute première ampoule électrique, la lampe à incandescence, en novembre 1879. Reste alors à mettre en place les infrastructures nécessaires pour distribuer l’électricité au public.

En 1882, l'entrepreneur ouvre alors sa première centrale électrique, la Pearl Street Station, à New York, et commence à éclairer les habitants les plus fortunés de Manhattan. 

Cependant, le système comprend une faille : il utilise le courant continu, choix qui limite notamment la distance à laquelle il est possible d’amener l’électricité.

Edison est donc contraint de construire un grand nombre de centrales réparties dans toute la ville, un modèle peu efficace, et qui signifie qu’en cas d’accident, les conséquences peuvent s’avérer dramatiques. Or, le courant continu étant techniquement peu fiable, les pannes sont monnaie courante, quand il ne s’agit pas d’électrocutions ou d’incendies.

MAIS IL EXISTE UNE AUTRE SOLUTION 

Il s’agit du courant alternatif, qui fonctionne avec des transformateurs susceptibles d’élever et d’abaisser la tension, et qui permet d'envoyer l’électricité sur de longues distances, à l’aide de câbles à haute tension. 

C’est l’idée défendue par Nikola Tesla, un jeune employé de la firme d'Edison qui, après avoir brillamment fait ses preuves au sein de la filiale parisienne de l’entreprise, vient tout juste de débarquer à New York pour travailler à la maison mère. 

Mesurant près de deux mètres de haut, cet individu excentrique se passionne pour la mythologie hindoue, nourrit une obsession pour le chiffre 3, mesure mentalement le volume de son assiette avant de manger et clame à qui veut l’entendre que les hommes pourront un jour voler dans l’espace à l’aide d’engins sans ailes. 

Mais c’est aussi un inventeur de génie : il conçoit des machines depuis son plus jeune âge, ne dort que deux heures par nuit et abat jusqu’à 20h de labeur par jour. C’est à ce rythme effréné qu’il a conçu le tout premier moteur à courant alternatif, dont il dévoile la conception à Edison. 

Las, le courant alternatif, l’entrepreneur américain ne veut pas en entendre parler. Edison est convaincu que celui-ci est dangereux et inutilisable, peut-être moins par conviction que par intérêt financier. 

En effet, adopter le système suggéré par Tesla obligerait Edison à revoir l’intégralité de sa stratégie industrielle, et à renoncer aux redevances qu’il perçoit sur ses brevets. 

Ne pouvant appliquer ses idées, Tesla finit alors par claquer la porte. 

Malheureusement pour Edison, il est rapidement embauché par son concurrent direct, l’entrepreneur et inventeur George Westinghouse qui, à la tête de la Westinghouse Electric Corporation, compte bien damer le pion à Edison en misant sur le le courant alternatif. 

Un choix qui s’avère bientôt payant. Dès 1888, l’année où Tesla rejoint Westinghouse, ce dernier prend le pas sur Edison en tant que principal fournisseur d’électricité à New York. 

EDISON N'A PAS DIT SON DERNIER MOT

L'entrepreneur use alors de tous les moyens, y compris les plus douteux, pour tâcher de discréditer le courant alternatif auprès de l’opinion publique. 

Clamant à qui veut l’entendre que cette technique est trop dangereuse pour être utilisée à grande échelle et risque de causer des accidents mortels, il finance l'exécution de chiens errants, et même d'un cheval, qui sont électrocutés en public à l’aide du courant alternatif.

Mais comme Westinghouse continue de gagner des parts de marché, une solution encore plus radicale ne tarde pas à s’imposer. 

Ce sera la chaise électrique : quelle meilleure preuve de la dangerosité du courant alternatif que d’appliquer son usage à l’exécution d’un condamné ? Cela tombe bien, l’État de New York cherche une alternative plus « humaine » à la pendaison. 

Chaise electrique

Et Edison a beau avoir, par le passé, exprimé à plusieurs reprises son opposition à la peine de mort, les affaires sont les affaires. Il finance donc en sous-main la conception de l’engin et s’arrange pour que le courant alternatif soit utilisé.

William Kemmler est finalement le tout premier condamné d’une longue série à périr sur la chaise électrique, le tout dans d’atroces souffrances, le système étant loin d’être au point. 

Mais malgré les remous que provoque l’exécution dans l’opinion publique, il est trop tard pour Edison. 

Le courant alternatif est tout simplement meilleur. 

Marginalisé au sein de sa propre entreprise, pressé par son principal argentier, le célèbre banquier JP Morgan, Edison rend les armes et démissionne. 

Après le départ de son irréductible fondateur, l’entreprise, rebaptisée Edison General Electric Company, adopte bientôt à son tour le courant alternatif. 

Pour Westinghouse et Tesla, la consécration survient en 1893, lorsqu’ils remportent le contrat pour alimenter la Chicago World Fair, où le formidable pouvoir de l’électricité est pour la première fois exposé dans toute sa grandeur. 

Fontaines électriques aux joyeuses explosions de lumières, tapis roulants mécaniques et autres appareils électroménagers ultra modernes sont exposés sous les yeux du public ébahi. 

La Guerre des courants est terminée et, une fois n’est pas coutume, Edison a perdu. 

QUAND LE POUVOIR RÉSIDE DANS LE COEUR DU PUBLIC

Finalement, les choix industriels de Westinghouse étaient plus performants, et la campagne de dénigrement d'Edison auprès de l'opinion n'y changea rien. 

Cette guerre menée par Edison contre son concurrent direct préfigure l’importance que la réputation et l’opinion publique ont progressivement prise dans la stratégie économique, jusqu’à atteindre aujourd’hui son paroxysme.

Lors de la campagne lancée par Edison à son encontre, jamais Westinghouse n’a ressenti le besoin de s’expliquer, encore moins de s’excuser auprès du public face aux mauvais usages qui étaient faits de son invention, comme Mark Zuckerberg a dû le faire devant le Congrès américain en 2018. 

Le pouvoir des dirigeants des grandes entreprises industrielles était quasi monarchique. Un siècle plus tard, il est conditionné par l'opinion publique.

Ainsi, alors que des scandales à répétition ont terni l’image d'Uber aux yeux du public durant l'année 2017, le CEO Travis Kalanick a été contraint de démissionner et laisser la place à un autre dirigeant, dont la priorité a été de redorer le blason de l'entreprise.

L’année 2018 a été la plus difficile de la carrière de Mark Zuckerberg, alors que Facebook, qui a durant des années été largement déficitaire, n’avait jamais été aussi profitable. 

DU PEUPLE À LA MULTITUDE

Si le pouvoir a changé de forme, c’est aussi parce que l’opinion publique, en plus de gagner en importance, s’est métamorphosée. 

Comme l'expliquait le philosophe italien Paolo Virno, deux conceptions politiques s'opposaient au XVIIème siècle. Celle de Hobbes qui repose sur le peuple, conçu comme une entité dotée d'une volonté unique, et celle de Spinoza, pour qui les individus forment une multitude, marquée par la pluralité. 

Or, si à l'époque de la Guerre des courants, celle de l'économie industrielle et des États-nation, la conception hobbésienne était dominante, à l'aube du XXIe siècle, celle de Spinoza semble l'emporter. Il n'y a plus une audience, mais des audiences. 

Les entreprises ne s'adressent plus à un marché national unifié, mais à des groupes d'utilisateurs répartis dans le monde entier, partageant des caractéristiques et centres d'intérêt communs. 

La contrepartie est que cette audience n'est plus captive. À l'ère de la multitude, on peut rapidement conquérir un vaste public, mais celui-ci peut tout aussi rapidement basculer vers une offre alternative et plus séduisante.

EN QUÊTE DU NOUVEAU POUVOIR 

C'est pourquoi les entreprises doivent s'allier avec cette multitude. Westinghouse, lui, se contentait d'approvisionner ses utilisateurs en électricité. Une fois Edison vaincu, son audience péniblement conquise, elle ne risquait plus de bouger. 

À l'inverse, les grandes entreprises numériques ont pu rapidement conquérir un vaste public, mais elles doivent sans cesse s'assurer de sa fidélité. 

En un mot : créer une communauté de fans susceptibles de demeurer fidèles dans un monde ouvert et chaotique. 

Le pouvoir s'apparente désormais plus à un effet de levier qui cherche le bon angle pour soulever des montagnes, où le résultat n'est plus fonction linéaire de l'énergie que l'on déploie. Internet permet d’inventer des solutions dont la valeur augmente avec le temps sans qu’il soit nécessaire d’accroître l’effort. 

En conséquence, la concurrence s'en trouve elle aussi redéfinie. 

Là où Edison et Westinghouse étaient ennemis, Jobs et Gates étaient concurrents. Un paradigme moins violent, et sans doute aussi plus efficace.  La pugnacité d'Edison lui a coûté sa clairvoyance. Gates, lui, n’a pas hésité à copier Jobs lorsqu’il savait que ce dernier avait raison, et réciproquement.

Car tous deux savaient qu'ils ne s'adressaient plus à une masse qui, une fois conquise, le serait pour de bon, mais à une multitude qui doit constamment être séduite. Et que l'émulation générée par leur rivalité constituait le meilleur moyen, pour chacun d'entre eux, de demeurer... puissant. 


  NOW PLAYING... Only You - Theophilus London feat. Tame Impala (2018) | De quoi s'électriser pour cette fin de semaine ⚡️Excellent week-end 🖖

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